Créations - Technologies - Imaginaires
Axe coordonné par Jérôme Dutel, Vincent Ciciliato et Laurent Pottier
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L’axe de recherche ≪ Créations – Technologies – Imaginaires ≫ regroupe des chercheurs qui s’intéressent aux différents enjeux - esthétiques, narratifs, sociétaux, matériels – relatifs à l’usage des technologies dans la création contemporaine, qu’il s’agisse de dispositifs mécaniques, électriques, électroniques ou numériques. L’axe s’appuie sur une forte transdisciplinarité, en convoquant divers champs d’étude tels que les arts visuels, la création musicale, la littérature, le spectacle vivant, le design, le cinéma expérimental, le jeu vidéo, l’architecture, l’édition d’art. Il s’agit d’étudier les possibilités qu’offrent ces technologies dans les processus de création et dans le développement de l’imaginaire (collectif ou individuel), les modifications qu’elles introduisent quant à la réception et la nature des œuvres et enfin les nouvelles manières de penser qu’elles induisent.
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« La technique est, en chaque lieu de sa manifestation, ce qui permet qu’ait lieu quelque chose qui n’avait pas encore eu lieu » (Huyghe 1999). Interroger la création par le prisme des technologies, c’est donc problématiser la manière avec laquelle la technique, ainsi que ses évolutions et ses déploiements dans les différents champs des activités humaines - sa manière de les « environner » - redéfinissent notre rapport au réel dans sa capacité à être sondé, pensé, imaginé. Ainsi, « imaginer » le monde, ne semble se résoudre à la simple production automatique – aujourd’hui nous dirions « générative » - d’assemblages formels aux allures photographiques, détachée du vécu. Il s’agit avant tout de comprendre, par l’appréhension sensible et analytique, comment l’objet esthétique naît de l’expérience relationnelle, individuelle et collective, du monde et de ses sujets. Une image - qu’elle soit visuelle, sonore, performative, programmatique - naît toujours de la singularité de la relation (Genette 1997), mais constitue aussi elle-même une « image-relation » (Boissier 2004), fondée sur une mise en lien imaginative, créatrice. Il s’agit par conséquent d’interroger l’objet technique dans sa manière d’en définir les modalités d’émergence, permettant un « nouveau cycle de rapport avec le réel » (Simondon 1965-66). En d’autres termes, « l’imagination comme anticipation n’est plus ainsi une fonction qui détache de la réalité et se déploie dans l’irréel ou le fictif : elle amorce une activité effective de réalisation » (Simondon 1965-66).
Dans ce prolongement, les recherches menées au sein de l’axe ≪ Créations – Technologies – Imaginaires ≫ tendent à interroger les effets induits par l’usage des technologies – électroniques, numériques, mais également mécaniques – sur le développement de l’imaginaire, sans d’ailleurs se réduire au seul contexte numérique, ni même à l’extrême contemporain, par exemple en développant, dans de nombreux cas, une exploration « archéologique » et comparative des médias, que ce soit dans leur acception matérielle (création d’outils, d’œuvres, d’objets) ou narrative et spéculative (récits littéraires, science-fiction, etc.). Les travaux peuvent par la même occasion s’atteler à observer les implications induites par les technologies quant à la réception des œuvres et leur nature, notamment par le biais de l’intermédialité et de la transmédialité - en développant par exemple des études inter et trans-médiales entre diverses formes artistiques telles que la littérature, la bande dessinée et le cinéma d’animation, ou en privilégiant également les croisements disciplinaires entre les arts visuels et la création musicale.
De nombreuses entrées thématiques afférentes y sont explorées. Parmi elles, la notion de corporéité, entendue dans sa mise en relation avec les objets technologiques, mais également dans sa redéfinition par le prisme de sa représentation, constitue un champ d’étude privilégié. Cela passe par la fabrication et l’analyse d’œuvres et d’objets permettant la mise en relation du corps avec les œuvres numériques. Dans le champ visuel, cela passe souvent par l’étude du rapport d’interactivité entre œuvre et spectateur, en interrogeant tout particulièrement la portée symbolique et sémantique du geste interfacé. Dans le domaine sonore et musical, mais également performatif, c’est la nature interprétative du geste qui est souvent interrogée, par la fabrication, par exemple, de lutheries électroniques dédiées au jeu instrumental (cf. le travail mené sur la fabrication de nouveaux instruments numériques à l’aide du langage Faust). Le corps, à travers sa relation à l’objet, est également approché dans le domaine du design, par une approche critique et exploratoire, en interrogeant par exemple les enjeux des récentes évolutions des IA dans ce domaine spécifique (cf. le projet de recherche : « L’Intelligence Artificielle rencontre le Design : Explorer le compromis entre la fonctionnalité et la créativité grâce aux réseaux génératifs adverses »). La notion de corporéité peut également être interrogée sous l’angle de sa représentation, en explorant la manière avec laquelle les technologies, mécaniques et électro-numériques, en affectent le régime de visibilité et de mobilité. Il s’agit alors d’en approcher une certaine symptomatologie, en faisant du corps et de sa représentation les canaux privilégiés pour l’étude de l’hypermodernité (Lipovetsky 2004) et la nature de ses « accidents » (Virilio 2005).
Le rapport critique à la technique est également abordé sous l’angle anthropocénique, en réactivant ce que nous pourrions qualifier de « puissances de la défaillance » ou encore en faisant de l’erreur ou de l’accident technologique une valeur positive de créativité. À l’heure d’une prise de conscience des limites planétaires et du rôle joué par la technique dans ce processus de désorientation des équilibres naturels, l’axe voit en effet se développer de plus en plus de travaux incluant le rapport au vivant et à la matière, dans une logique de dénonciation des excès, et/ou de réinvention des pratiques et des imaginaires. Cette orientation n’est toutefois pas exclusive de cet axe ; elle peut aussi traverser l’axe 2 « Espaces de savoir critiques » dans sa dimension « critique » et/ou l’axe 4 « Créations en tensions » quand il s’agit de concevoir cette relation à la nature et à la matière comme une « tension ». Cela donne déjà lieu à des croisements fertiles entre différentes approches : une expérience en 2024 de 12 conférences dans le cadre d’une UEOS (Unité d’Enseignement d’Ouverture et de Sensibilisation) a montré en effet que plusieurs chercheurs de l’unité, de toutes les disciplines, sont convaincus de la nécessité d’opérer une transformation des imaginaires pour espérer une transformation des modes de vie et s’engagent dans cette voie depuis leurs disciplines.
Les notions d’archive, de collecte et de typologie, constituent également des axes d’investigation importants pour de nombreux enseignants-chercheurs de l’axe. Cela a donné lieu à plusieurs projets de recherche d’envergure. À titre d’exemple, pour la période récente, nous pouvons citer : le projet « Antony. Archivage collaboratif et préservation créative des œuvres de musique informatique », soutenu par le CNSMD de Paris et l’IRCAM ; le programme Processcrea « De la commande au processus de création », dédié à l’exploration et l’exploitation du fonds de l’Ensemble Orchestral Contemporain (EOC) ; « EHCT : Type versus Standard : vers de nouvelles composantes en design. Étude historique et critique du type dans le contexte du design des transitions (1914-2024) », en collaboration avec ACCRA, unistra, CRD, ENS Paris-Saclay ; « Performance et archives », en collaboration avec l’équipe de Lyon III et de Xavier University de Louisiane.
Les recherches sont particulièrement menées en croisant des points de vue théoriques et des explorations expérimentales et pratiques, en s’appuyant régulièrement sur des méthodologies propres à ce que l’on appelle communément la « recherche-création ». Plusieurs enseignants-chercheurs de l’axe mènent activement une activité de création – artistique, technique, et dans le domaine informatique - intimement liée à leur recherche analytique. Cette « recherche par le faire » est régulièrement valorisée dans le cadre d’événements nationaux et internationaux, tels que des expositions et festivals, des concerts, des projections filmiques, des événements scientifiques dédiés à la création d’outils informatiques pour la création musicale et la valorisation d’archives. Parmi les diffusions récentes : festival Videoformes de Clermont-Ferrand ; Bucheron International Fantastic Film Festival, en Corée ; MAD festival de Bordeaux ; festival Côté Court de Pantin, festival Pléiades de Saint-Étienne ; la Semaine du son, à Peau, Future Vision Festival, Tokyo/Amsterdam, etc.
Les problématiques et méthodologies de l’axe se prolongent dans le domaine de l’enseignement en développant fortement le lien formation-recherche. Plus particulièrement dans les domaines des arts numériques et de l’informatique musicale, abordés de manière transdisciplinaire, plusieurs chercheurs de ces deux domaines travaillent déjà en étroite relation dans le cadre du master Création Contemporaine et Nouvelles Technologies (CCNT), permettant de croiser et de faire converger la dimension temporelle et spatiale des œuvres vidéo et musicales, les rapports entre musique et image, la maîtrise d’outils informatiques et numériques avancés pour la composition et la réalisation d’œuvres. Plus récemment, en 2024, l’expertise de plusieurs enseignants-chercheurs du laboratoire s’est vue reconnaitre au niveau européen avec la création du master Erasmus Mundus DIGICREA (EMJM Digital Creativity Art & Science European Master) en partenariat avec les universités de Katowice et de Porto, au sein de l’alliance T4eu.


Université Jean Monnet