Territoires et représentations

Territoires et représentations

 

Il est commun de dater aux années 1980-90 l'émergence et la diffusion du tournant spatial ou « spatial turn ». Les domaines des arts, des lettres et, plus largement, des sciences humaines et sociales ont connu d'autres tournants – performatif, animalier, posthumaniste ou néo‑matérialiste, pour n'en citer que quelques-uns – qui proposent chacun une inflexion des paradigmes heuristiques et épistémologiques par le biais de nouvelles propositions théoriques, de nouveaux sujets d'études ou de nouvelles pratiques. Force est de constater, toutefois, que le contemporain ne s'est pas défait du « langage de l'espace » ni des « obsessions spatiales » (M. Foucault, 1964 ; 1976). Ces approches invitent aujourd’hui à interroger le territoire à partir de perspectives situées, critiques et plurielles, attentives aux héritages et contextes coloniaux, aux rapports de pouvoir et aux relations entre humains et non-humains.

Les définitions du terme « territoire » proposées par les dictionnaires reposent sur « une grammaire élémentaire » (C. Ferrata, 2017) : instauration de limites, découpage de l'étendue, usages et pratiques des communs, voire, dans son acception politique, formulation de règles (J. M. Besse, 2018). Ces définitions englobent des acteurs humains et, dans certains champs comme l'éthologie, des acteurs non-humains. Elles tendent toutefois à présenter le territoire comme un cadre ou un contenant circonscrivant une activité ou un phénomène (CNRTL). À l'inverse, les notions de « territorialité » et de « territorialisation » attirent l'attention sur les processus, les pratiques matérielles et symboliques, ainsi que sur les dynamiques relationnelles qui participent à sa production et à ses transformations. Si le sémantisme de la notion est souvent compris comme étant indissociable de celle de pouvoir (D. Delaney, 2005), le territoire – comme la territorialité et la territorialisation – ne peut être réduit à une simple stratégie de contrôle de l'espace : ces notions renvoient plus largement à des manières d’être au monde (D. Delaney, 2005). Elles entrent également en résonance avec les propositions de Gilles Deleuze et Félix Guattari (1980), pour qui le territoire se définit comme un agencement dynamique de pratiques, d’affects et de signes, indissociable des processus de déterritorialisation et de reterritorialisation, ce qui explique la fécondité et la circulation de ces concepts dans des champs disciplinaires variés.

Dans cette perspective, l’axe accorde une attention particulière aux apports des études environnementales, des humanités environnementales et des recherches sur les milieux terrestres et maritimes, qui sont traversés par des conflits d’usages, des imaginaires et des récits concurrents. Les travaux s’inscrivent également dans un dialogue avec les approches postcoloniales et décoloniales, qui invitent à repenser les catégories spatiales héritées de la modernité occidentale, à interroger les logiques d’appropriation, d’extraction et d’extractivisme, et à s’intéresser à des épistémologies et des ontologies non occidentales. À la suite de Philippe Descola, qui a montré que le territoire n’est pas un universel mais un concept historiquement et culturellement situé, lié au dualisme naturaliste propre aux sociétés occidentales modernes (2015‑2016), l’axe encourage la mobilisation d’artistes, de théoriciens et théoriciennes, d’auteurs et d’autrices issu·e·s de différents contextes géographiques et culturels afin de continuer à penser les cadres théoriques et critiques.

Les recherches menées dans l’axe « Territoires et représentations » sont résolument interdisciplinaires. Elles s’inscrivent dans des perspectives critiques sur les processus de médiation, de distanciation et de production liés au territoire et à la territorialisation, qu’elles interrogent à travers l’analyse des représentations ou par l’engagement dans des démarches créatives. Les représentations sont abordées sous des formes multiples : textuelles, langagières, visuelles, sensorielles, spatiales ou sonores. Elles donnent une présence à ce qui peut échapper au regard ou à l’expérience immédiate et participent à la traduction, à la transformation et au façonnement des expériences vécues de l’espace et du territoire. Représenter, c’est ainsi construire des visions et des savoirs situés, indissociables de l’enchevêtrement de contextes historiques, environnementaux, sociaux, politiques et symboliques.