Créations en tension

Créations en tension

 

I - Présentation théorique

La tension appartient à l’acte de création comme sa condition la plus essentielle. Que serait une œuvre plastique ou littéraire qui ne serait née d’aucun obstacle ou dont la réalisation n’aurait rencontré aucune résistance ? L’expérience même de l’œuvre se joue pour celui qui la reçoit dans un moment critique (qui constitue son « moment apparitionnel » selon les termes de Maldiney), dans une dynamique selon laquelle, pour qu’il y ait quelque chose à voir, du relief, il faut que l’apparition même de la forme (plastique, poétique) se donne comme la résolution de crises successives.

La question de la tension active au sein de l’oeuvre peut s’envisager : 1/ dans une perspective matérielle et empirique : de quels moyens disposent les écrivain·es, cinéastes, plasticien·nes qui cherchent à oeuvrer dans (et parfois à répondre à) un monde de fait en tension constante ; 2/ une perspective esthétique ou critique : dans quelle mesure une décision formelle (ou disciplinaire et scientifique) vient-elle mettre en crise - pour le meilleur ou pour le pire ! - les habitus d’un médium, d’une école, d’un milieu, etc. ? ; 3/ dans une perspective sociale et sociétale : comment affronter les grandes questions qui inquiètent la société civile et la communauté universitaire ? quels espaces inédits la relève de la tension permet-elle de rencontrer, fréquenter, habiter ?

II - Perspectives de recherche

  • Interdisciplinarité, multidisciplinarité, transdisciplinarité : enjeux et pratiques

La notion de tension permet d’interroger au sein des pratiques interdisciplinaires[1] des dynamiques de dissonances, de divergences ou de rivalité (y compris jusqu’à l’échec du dialogue), comme de dépassement et de relance par le contact entre les disciplines. On pense par exemple à la manière dont tout un pan de la théorie contemporaine en littérature s’est nourrie des approches développées en sciences humaines, tant du côté des sciences dites « de terrain » (anthropologie, ethnologie, sociologie) que pour ce qui touche, en sociologie, aux questions des études culturelles (féministes, décoloniales, queer) et plus récemment encore autour des enjeux liés au point de vue (« viewpoint theory ») et des études situées. Ces ouvertures marquent la dernière étape en date d’un processus également marqué par une forme de rivalité inquiète, tant sur le plan scientifique que sur celui de l’organisation institutionnelle des disciplines, et dont l’évolution a donné lieu à certaines des étapes les plus marquantes de l’histoire récente de la théorie littéraire (par exemple pour ce qui touche au rapport entre histoire et littérature, à partir des propositions  polémiques qu’émet Ivan Jablonka dans L’Histoire est une littérature contemporaine (Éditions du Seuil, 2014).

La notion de tension sera alors mise au service d’une réflexion sur les pratiques et enjeux de l’interdisciplinarité à partir de trois postes d’observation: les processus de création, les approches transversales des formes d’expression et les configurations de réception et de transmission.

  • Tension, attention : la part des affects dans nos pratiques scientifiques

La friction des disciplines au sein de notre équipe de recherche nous appelle en effet à considérer les affects qui diffèrent d’une pratique, d’un objet, et d’un·e chercheur·se à l’autre et à nous inscrire en ce sens dans une double dynamique de tension centripète et centrifuge, dans un souci constant qui tient tant de l’ethos que de la pratique scientifique et gagnerait à s’envisager par le prisme des études sur le care.

La tension peut aussi être pensée comme un affect créateur : élan de curiosité autant qu’inquiétude peut-être face à un objet, une pratique, un geste ou une situation. Cette acception invite à interroger la part des affects au sein des pratiques scientifiques et créatives, y compris dans le temps long d’une histoire de l’objectivité dans les sciences et les arts.

Héritière d’une forme d’injonction à la distance formalisée par l’anthropologie telle que la renouvela Lévi-Strauss notamment, la pratique scientifique tend à s’en émanciper et s’envisage de plus en plus en tant qu’elle serait mue par une part affective, à rebours des ambitions positivistes souvent encore mises en avant. Les travaux d’Emmanuel Petit nous invitent à interroger la manière dont nos émotions influencent le choix de nos objets d’étude ou de nos outils, ou guident notre interprétation des résultats de nos analyses[2]. Dans un récent essai philosophique, c’est précisément sur son expérience personnelle que Jeanne Burgart Goutal s’appuie pour problématiser les enjeux liés à un mouvement, l’éco-féminisme, extrêmement complexe et contradictoire en son sein même[3]. Cela n’est pas sans rappeler le concept de « point de vue situé », issu des études en sciences sociales et repris désormais dans un foisonnement de pratiques disciplinaires autres : théorie littéraire[4], histoire, sciences humaines et création plastique ou composition musicale.

À un autre point du spectre, on voudrait parvenir à prendre en compte ce qu’on pourrait appeler un affect corporel, particulièrement saillant au sein de certaines pratiques artistiques contemporaines[5]. Il s’agirait donc de considérer la sensibilité, l’affect et l’émotion du corps comme des lieux de tensions possibles, susceptibles d’être étudiés au sein de pratiques de recherche-création qui passent par le corps, et singulièrement le corps du chercheur ou de la chercheuse.

  • Singularisation / institutionnalisation

Ces questions nous poussent à mettre en perspective les pratiques institutionnelles auxquelles nous nous soumettons au fil de nos parcours scientifiques. La prise en compte des affects comme propulseurs de curiosité et d’études scientifiques peut ainsi être tenue comme centrale au sein de l’exercice fortement institutionnalisé qu’est l’autoportrait d’HDR : cet exemple, choisi parmi d’autres possibles, interroge la psychologie de nos gestes professionnels, dans le décalage entre la rhétorique évaluative de nos pratiques et le vécu très affectif et incarné de l’académie[6].

L’émotion dans la recherche gagnerait ainsi à s’envisager comme un lieu de production et de transmission, bien éloigné des reproches parfois entendus de repli égocentré de la science comme des scientifiques. Il y aurait là en outre un lieu de résistance face à la mécanisation grandissante des métiers et des pratiques de la recherche, à quoi la recherche-création pourrait apporter une réponse et une forme possible de résistance. En d’autres termes, la perspective d’une étude attentive et affectée de nos pratiques permettrait d’interroger les effets de communauté, de réseaux et d’institutionnalisation (transmission, infrastructures, production de valeurs et d’autorité) qui interviennent dans les gestes de création comme de recherche. Les processus de médiation, de cadrage, de canalisation et de publication seront ainsi analysés dans la tension induite par les protocoles au contraire de singularisation des parcours et des propositions.

III - Réflexivité et proposition méthodologique

Que serait une recherche ou une méthode elle-même « en tension » ? Peut-on imaginer un séminaire qui en rende compte, et selon quelles modalités ?

Il s’agira au fil de nos séances de travail (séminaire, au sein du séminaire de laboratoire ECLLA), d’interroger les pratiques académiques en examinant nos méthodes, nos outils, et nos modes d’élaboration de la recherche, dans une ambition d’émulation de nos objets et de nos pratiques. On travaillera à partir de diverses formes de mise en partage (communications à plusieurs voix, présentation dynamique de travaux en cours, y compris par les doctorant·es du laboratoire, protocoles insolites).

Le qui-vive, l’inconfort pourront ainsi apparaître autant comme des objets de pensée que comme des méthodes de travail : dans la confrontation des médias envisagés (textes de création littéraire, objets plastiques, textes théoriques) et des points de vue mobilisés.

Les travaux du séminaire ont vocation à laisser une trace sous la forme informelle au moins d’un espace Moodle dédiée, afin de prolonger la conversation sans figer nos échanges dans la perspective exclusive d’une publication.

 

[1] Florian Gaité distingue quatre régimes : la multidisciplinarité « réunit des productions d’artistes qui évoluent dans un même champ disciplinaire global mais dont les techniques diffèrent localement », la pluridisciplinarité « regroupe des coopérations fondées sur un partage clair entre les disciplines et le respect de leurs spécificités respectives », l’interdisciplinarité qui suppose la mise en place d’une méthodologie commune et, enfin, la transdisciplinarité procède de « la confusion des disciplines dans une coopération qui se place au-delà des différences entre disciplines, inaugurant des œuvres transitives et protéiformes ». (Gaité Florian, « Collaborations et co-créations pluridisciplinaires », dans Goudinoux Véronique (dir.), Collaboration et co-création entre artistes des années 1960 à nos jours, Paris, Canopé, 2018, p. 45-57, p. 45-46).

[2] Emmanuel Petit, Science et émotion. Le rôle des émotions dans la pratique de la recherche, Éditions Quae, 2022. En ligne : https://books.openedition.org/quae/42048.

[3] Jeanne Burgart Goutal, Être écoféministe. Théories et pratiques, L’Échappée, 2023. Voir notamment la préface où l’autrice s’explique de ce choix méthodologique.

[4] Marie-Jeanne Zenetti, Aurore Turbiau, Heta Rundgren, Claire Paulian, Marion Coste et Flavia Bujor, « Introduction », in Situer la théorie et les pratiques de recherche en études littéraires, Fabula LhT n°26, 2021. En ligne : https://www.fabula.org/lht/26/introduction.html ; Mathilde Roussigné, « Terrain littéraire. La littérature contemporaine au miroir des partis pris universitaires », in Aurélien d’Avoult et Esther Demoulin (dir.), SELF XX-XXI, Journée de jeunes chercheurs « Nouvelles interdisciplinarités des disciplines littéraires », Janvier 2023. En ligne : https://www.thalim.cnrs.fr/publications/article/self-xx-xxi-journee-de-jeunes-chercheurs-nouvelles-interdisciplinarites-des.

[5] « Après le froid détachement à son égard qui marqua toute la période de l'art moderne et au-delà, le corps est aujourd'hui considéré, de par sa fragilité et sa viscéralité, comme un moyen d'expression puissant de l'expérience vécue ainsi qu'un outil d'investigation formelle et esthétique. » Sally O'Reilly, Le Corps dans l'art contemporain, Paris, Thames&Hudson, 2010.

[6] Voir par exemple le mouvement de critique contre les pratiques toxiques de « peer review » qui s’amplifie surtout aux États-Unis: Ashley ML Guajardo, « How Not to Be Reviewer #2 ». En ligne: https://amlbrown.com/2015/11/10/how-not-to-be-reviewer-2/.

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